« Savoir-souffrir », entretien pour la NRF

La-Nouvelle-Revue-Francaise_Que-peut-encore-la-litteratureA l’occasion de la parution du numéro de la Nouvelle Revue Française , sur le thème « Que peut (encore) la littérature ?  » j’ai réalisé un entretien avec Elisabeth Philippe, intitulé « Savoir-souffrir ».

En voici un extrait :

 

Quelle est votre définition de l’engagement ?

Je dirais que, pour moi, s’engager, c’est donner à voir des réalités qui ne sont pas visibles, donner à voir, donner à entendre, donner à percevoir toutes ces réalités et ces vies invisibles que l’on croise, qui nous traversent ou traversent notre vie sans qu’ils fassent l’objet d’un discours et sont automatiquement renvoyés au néant. Et à partir de là, à partir de ce qui est vu, l’engagement signifierait savoir souffrir. Savoir souffrir de toutes ces réalités qui n’accèdent pas ou pas assez au discours politique ou littéraire : la violence, la misère, la domination. C’est incroyable, quand on voit toute la violence du monde, toute la violence de ce qu’est être un ouvrier, un immigré ou même un enfant, de constater qu’il y ait si peu de révolutions. C’est troublant. La raison en est, je crois, que cette violence apparaît comme évidente, elle n’est pas perçue dans toute sa violence, pas totalement. Alors voilà ce que serait l’engagement : montrer et savoir-souffrir, ces deux mouvements.C’est, par exemple, ce qu’a entrepris Simone de Beauvoir avec Le Deuxième sexe, en faisant apparaître ce qui n’était pas forcément perçu car donné comme naturel, à savoir le genre et le fait que les femmes sont une catégorie dominée. Le genre et la domination étaient là, mais avant Simone de Beauvoir, on ne les constituait pas comme objets du discours. Simone de Beauvoir est engagée en ce sens qu’elle donne à voir ces réalités et qu’à partir de là elle sait-souffrir de la condition des femmes, et que cette souffrance sera le point de départ de sa révolte.

 

Dans un récent entretien, vous avez déclaré ceci : « L’action politique et le problème théorique ne seraient plus aujourd’hui l’intégration dans un collectif mais la fuite. Comment fuir ? » Une telle vision n’est-elle très individualiste ? Peut-on vraiment, selon vous, concevoir l’engagement hors du collectif ? 

L’idée de la fuite m’intéresse beaucoup car je crois qu’il s’agit de quelque chose d’absolument nouveau dans la façon de penser la politique. J’ai cette conviction qu’il se produit actuellement une sorte de basculement important : la question politique, philosophique, la question artistique ne serait plus de savoir comment on se réintègre aux collectifs auxquels on a appartenu – comment on fait pour vivre sa vie dans les classes populaires, dans sa classe, dans une société, comment on fait pour articuler l’individuel et le collectif. Ca, c’est la question qu’a posée Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation, celle qu’a posée la sociologie avec Emile Durkheim, et qui a structuré une grande partie de la pensée du XXe siècle. Aujourd’hui, la question, ce n’est pas, comment peut on se réintégrer dans ces collectifs qui nous sont imposés arbitrairement, mais comment peut-on fuir, comment peut-on échapper à ces collectifs. J’ai essayé de montrer ça dans « Eddy Bellegueule », avec toute la deuxième partie du livre sur la fuite, où Eddy comprend qu’il ne pourra rien dans le monde où il est, et qu’il part. Le philosophe Geoffroy de Lagasnerie a montré que des gens comme Edward Snowden ou Chelsea Manning (les lanceurs d’alerte qui ont respectivement mis au jour les écoutes de la NSA et transmis des rapports de l’Armée américaine à WikiLeaks ndlr) ont pensé la fuite comme un acte révolutionnaire.

Et en effet, je pense que cette fuite, même individuelle, est chaque fois forcément collective, il n’y a pas de réelle frontière entre les deux. Quand, au XXème siècle, des millions et des millions de Noirs ont fui les états du Sud des Etats Unis pour échapper à la ségrégation raciale, ces départs étaient des départs individuels, des départs d’individus ou de familles isolées, qui, agrégés, ont produit une transformation radicale des Etats Unis. On pourrait dire d’une certaine manière que chaque fuite individuelle produisait d’autres fuites individuelles, qui proliféraient, qui proliféraient à n’en plus finir, qui faisaient littéralement fuir les Etats du Sud,  car chaque acte de fuite rendait la fuite pensable, un individu qui fuyait faisait exister la fuite comme un possible dans la tête des autres, comme une espèce de modèle imitable.  Il n’y a pas d’acte, même le plus singulier, même le plus isolé, qui n’ait une portée collective.

 

Voici également la présentation de ce numéro de la NRF : 

Le 9 décembre 1964 eut lieu à la Mutualité un débat, devenu fameux, réunissant autour de Jean-Paul Sartre quelques écrivains tous appelés à répondre à la même question : « Que peut la littérature ? » Cinquante ans après, reprenant le texte de l’intervention de Sartre, La NRF se propose de soumettre à quelques écrivains d’aujourd’hui la question même à laquelle Sartre apporta autrefois sa réponse personnelle et de leur demander comment ils entendent cette question, quel sens ils lui accordent, quelle réponse ils lui donnent à leur tour.

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Classé dans Entretiens, Littérature, Roman, Théorie

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