A paraître en octobre :"O Fim de Eddy Bellegueule"

"O fim de Eddy Bellegueule" ( FumoEditoria, Portugal )

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« L’enjeu, c’est de renommer les choses, de réinstaurer des lignes de fracture ». Entretien pour les Inrocks

Entretien accordé aux Inrocks  avec Geoffroy de Lagasnerie, suite à notre appel au boycott des Rendez-vous de l’Histoire , afin d’expliquer notre geste et ses enjeux.

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« L’enjeu, c’est de renommer les choses, de réinstaurer des lignes de fracture »

Avez-vous été surpris par le tollé général qu’a suscité votre texte contre la présence de Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’histoire de Blois sur la question des rebelles ?

Non, parce que notre volonté, par ce geste, était de soulever un problème qui nous préoccupe depuis un certain temps déjà, et qui interroge la scène intellectuelle et les mécanismes qui y sont à l’œuvre depuis de nombreuses années. C’est le problème de la légitimation et de la banalisation des discours inacceptables et de la contribution des institutions à celles-ci. Quelles sont les forces qui tendent à faire passer pour « normales » des positions ultraréactionnaires ? Comment des dispositifs de pouvoir voudraient nous contraindre à « débattre » avec ces idées ?
Les réactions à notre geste sont le symptôme d’une idéologie du débat qui se propage depuis des années en France.
Les institutions (comme Blois, mais on peut élargir le diagnostic au-delà de ce cas) imposent un espace de « discussion ». Elles choisissent pour vous des interlocuteurs, vous disent « voilà qui sont les débattants » ; et si vous rompez, si vous dites non, si vous affirmez vouloir construire un autre espace de débat et ne pas vous soumettre à celui imposé par les institutions, alors, comme on l’a vu, cela provoque des opérations de rappel à l’ordre.
Cette idée du « débat », comme si le débat était quelque chose de neutre, est tellement inscrite et installée dans les corps, la soumission spontanée est tellement enracinée dans les habitudes que les remettre en question soulève des pulsions d’ordre très violentes.

Mais la violence des attaques dont vous êtes l’objet dans les journaux depuis trois semaines est souvent âpre ; beaucoup vous présentent comme des intellectuels sectaires, refusant le principe même du débat démocratique. Comment recevez-vous cette accusation d’excommunication ?

Ce qui nous a frappé, c’est la violence des termes utilisés : on a parlé de nous comme des ayatollahs, staliniens, excommunicateurs, des totalitaires, des inquisiteurs, des Béria… Ce qui nous étonne, c’est surtout la perception différentielle de la violence. Si vous dites « nous ne voulons pas accepter comme interlocuteur » quelqu’un qui milite pour l’infériorisation des homosexuels, contre les droits des femmes, contre la lutte antiraciste, contre les luttes sociales, vous êtes perçu comme un stalinien ; alors que si, comme Gauchet, vous vous situez du côté de la réaction, si vous militez contre les droits des minorités, vous êtes perçu comme un démocrate qui participe au débat. Cette perception différentielle de la violence est incroyable et insupportable.
Mais qu’est-ce qui s’est passé dans le champ intellectuel et politique pour que lorsque quelqu’un attaque les gays et les lesbiennes, les minorités, les chômeurs…, il puisse apparaître comme un débatteur et lorsque l’on affirme, à l’inverse, que ces opinions sont inacceptables, on puisse être désigné comme censeur autoritaire ?
Cette perception différentielle de la violence s’inscrit dans une économie générale des discours et des perceptions que l’on retrouve partout ; elle se répète éternellement. Par exemple dans la plupart des médias, lorsqu’un plan social s’abat sur une entreprise. Un patron peut laisser à la rue et sans travail des centaines de salariés ou d’ouvriers… mais si ces salariés font grève et bloquent l’usine ou l’entreprise c’est eux qui apparaitront comme violents, irresponsables et pas celui qui a le pouvoir de détruire des centaines de vies et qui le fait. C’est encore ce qui s’est passé avec les intermittents.
Tout ça, c’est la conséquence de la révolution conservatrice qui sévit depuis plusieurs années, et qui produit ses effets non pas seulement, bien sûr, dans le champ intellectuel, mais également dans le champ politique avec une droitisation constante des discours et des pratiques.
Nous voulons installer une scène où l’on renverse les termes. Nous nous insurgeons contre cette violence et nous dénonçons la violence discursive exercée sur les dominés et les minorités en général par Gauchet et les cénacles qui tournent autour de lui. Nous nous inscrivons dans un moment de reconquête : la gauche doit se ressaisir de ces thèmes, redéfinir ce qui est acceptable ou pas.

Deuxième chose : la mobilisation contre nous vient, avant tout, de la droite et de l’extrême-droite. Ce sont des gens qui ne supportent pas qu’on dise ce qu’ils sont ; le problème pour eux est d’être nommés. Ils se sentent en fait censurés lorsqu’on leur dit qu’ils sont réactionnaires et que leurs « opinions » ne sont pas des opinions comme les autres mais des actes discursifs insultants et violents que nous refusons de reconnaitre comme faisant partie de l’espace de l’acceptable et du même espace que nous. Ils vivent cela comme une censure exercée sur eux, car ce qu’ils veulent, c’est de pouvoir parler impunément, comme si de rien n’était. Ce qu’ils veulent, c’est pouvoir déverser des poncifs réactionnaires comme si cela faisait partie d’un débat dans lequel tout le monde s’intégrerait.
En cassant le jeu, nous adoptons une stratégie de rupture : nous ne voulons plus de ces gens-là dans notre espace, nous ne les considérons pas comme des interlocuteurs. On casse une espèce de banalisation, d’accoutumance et d’entrée dans l’acceptable de ce genre d’opinions. Or, ce que voudraient les idéologues réactionnaires c’est convertir leurs opinions en opinions légitimes.
C’est pour cela que l’accusation de censure qui nous a été faite est totalement injustifiée. En effet, il va de soi que nous ne sommes pas des censeurs puisque c’est nous qui ne parlons pas, c’est nous qui n’allons pas à Blois. Nous n’avons jamais dit que Gauchet ne pouvait pas parler ; nous avons dit que nous ne venions pas, et nous avons lancé un appel, c’est-à-dire un appel à la liberté de chacun, à se retirer. Ce retrait, c’est précisément le contraire d’une modalité autoritaire d’agir.

Pourquoi donc selon vous y a-t-il eu accusation de censure ?

C’est une question qui nous semble en effet très intéressante et riche d’enseignement : qu’est-ce qui fait que l’on perçoive et code comme une censure un geste qui consiste à laisser parler Gauchet mais dans un espace duquel nous nous retirons et sans que l’on soit là. Cela démontre que ce qui intéresse Gauchet, ce n’est pas de parler, mais de parler en présence de gens de gauche, en présence d’intellectuels critiques, car sa parole a alors de la valeur. S’il parle en présence d’Alain Finkielkraut, Renaud Camus ou Michèle Tribalat, il n’a pas le sentiment de parler vraiment.
L’enjeu pour nous, c’est de renommer les choses, de catégoriser, de réinstaurer des fractures dans le champ intellectuel. Or, depuis une dizaine d’années, et la disparition d’auteurs comme Bourdieu, Deleuze ou Derrida qui étaient très attentifs à ces questions, on s’est peu à peu mis à accepter le fait que tout le monde débatte avec tout le monde. Nous nous inscrivons dans leur filiation : nous voulons faire éclater le champ intellectuel tel qu’il fonctionne aujourd’hui, faire advenir un nouveau champ.

Mais parler avec l’ennemi, est-ce vraiment interdit ? Par ailleurs, Marcel Gauchet n’est pas toujours perçu comme un intellectuel à ce point réactionnaire comme vous le dites, mais plutôt comme un penseur libéral. D’où, peut-être, un malentendu autour de votre intervention, non ?

Si certains n’entendent pas notre position, c’est précisément parce qu’on a construit une scène où Marcel Gauchet n’est pas nommé tel qu’il est. Il existe des opérations de banalisation de son discours. A force de le voir, de l’entendre, on s’habitue à sa présence, à ses mots, et l’on ne prend plus conscience de la violence de ses textes.

L’ensemble des écrits de Gauchet exprime une intention de lutter contre ce qu’il considère comme le délitement de la société, dû aux processus démocratiques, à la prolifération des "demandes individuelles" qui « dissolvent » l’autorité de l’Etat : ce qui l’anime, c’est la volonté de réinstaurer de l’ordre familial, national, symbolique contre toutes les demandes minoritaires ou de justice sociale. C’est un penseur authentiquement réactionnaire, anti-démocratique, obsédé par l’ordre traditionnel, qui ne fait l’éloge du peuple qu’à l’occasion de la Manifestation pour tous contre le mariage gay ; mais quand c’est le peuple qui manifeste pour la protection sociale en 1995, il écrit contre. Depuis vingt ans, il participe de tout ce qui défend l’ordre social, politique, sexuel, contre les revendications minoritaires.
Le dernier numéro de la revue dirigée par Gauchet, Le Débat, se demande si le mariage pour tous est une « perversion » – c’est le terme employé ; le numéro précédent s’interrogeait sur l’immigration et la crise de l’identité nationale. Nous n’avons pas envie de discuter de cela.
Des idéologues comme lui, qui ont des places dans les instances institutionnelles, universitaires et dans les médias, veulent imposer de vieilles questions et, par là même, ils en font disparaître d’autres ; ce sont eux qui censurent les sujets beaucoup plus essentiels. Ce sont d’autres questions qui nous intéressent et que nous voulons poser: le droit des minorités, les violences faîtes aux femmes, la justice sociale, la répression pénale, Snowden et Assange, la reproduction des classes sociales, etc.

A l’heure d’Occupy Wall Street, des Indignés, des émeutes de Ferguson, des mouvements anticapitalistes, du mariage gay et de la PMA, de Snowden, des Pussy Riots etc…, inviter Gauchet pour parler des rebelles est une pure provocation.

Y’a-t-il dans votre geste la volonté de bousculer la torpeur du débat intellectuel ?

Il faut repenser la vie intellectuelle et mettre en place des stratégies de rupture; il faut créer ses propres lieux, ses espaces de diffusion, affirmer ses points de vue, être autonome, se créer ses propres scènes. Le pluralisme, pour nous, ce n’est pas nous soumettre à des scènes imposées. C’est créer nos espaces, inventer nos scènes. L’appel au boycott de Blois est pour nous le point de départ d’une initiative pour large qui prendra forme à partir de la rentrée et qui justement réfléchira à la pluralité dans l’espace culturel, littéraire et intellectuel : nous voulons réinstaller un peu de démocratie intellectuelle dans un champ saturé par tous ces discours autoritaires et dangereux.

Avez-vous reçu des soutiens, en dehors des signataires d’un second texte, un appel collectif paru dans Libération le 6 août ?

On peut avoir l’impression d’un déchainement de réactions contre nous ; mais nous avons reçu des dizaines et des dizaines de messages de gens qui soutiennent cette initiative, mais qui sont terrifiés par le poids des institutions – l’EHESS, le CNL… – et qui nous disent rester dans l’ombre pour éviter les représailles, des historiens qui aspirent à entrer à l’EHESS, des écrivains qui, par exemple, dépendent d’une aide du CNL, et il y en a beaucoup. De quel côté est la censure ?
Mais nous savons que d’autres initiatives se préparent. Et puis, l’appel collectif que vous mentionnez a été signé par André Téchiné, Thomas Hirschhorn, Sylvie Blocher, Dominque A., Chloe Delaume, Florent Marchet, Lola Lafon, Edmund White, etc. Ce sont des personnalités très importantes et la vie intellectuelle c’est aussi l’affaire des artistes, des écrivains, des cinéastes, etc.

Assiste-t-on avec cette querelle à une sorte de répétition de celle déployée en 2002 autour du livre de Daniel Lindenberg sur les nouveaux réactionnaires ?

Non, parce que le livre de Lindenberg était un livre dépolitisant. Il singularisait le problème. Il décrivait quelques cas de réactionnaires ; Notre diagnostic s’inspire des analyses de Didier Eribon dans son livre D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française. C’est une approche plus structurale : quelles sont les forces qui travaillent à convertir des énoncés violents et infériorisants en idées acceptables ?Didier Eribon Revolution
Il a toujours existé des idéologues inquiétants, sommaires, etc. Dès lors, la responsabilité essentielle de leur diffusion incombe nécessairement d’abord à ceux qui les reconnaissent comme des interlocuteurs légitimes, qui construisent leur espace de débat par rapport à eux, qui, au lieu de traiter ce qu’ils expriment comme des symptômes, ou comme du bruit, ou comme du rien, font comme s’il s’agissait d’ « idées » que l’on pouvait discuter, leur accordant ainsi tout ce qu’ils demandent.
Il faudrait se demander comment les intellectuels, notamment de gauche, participent à cette opération de banalisation ? Comment interrompre cette logique à l’oeuvre depuis dix ans afin de commencer à reconstruire la scène intellectuelle ? Ce n’est pas une question de personnes, mais de forces collectives et de participation des intellectuels aux opérations de légitimation. Ne pas aller à Blois, c’est dire : vous pouvez très bien faire des rendez-vous de l’Histoire réactionnaire avec des intellectuels de droite et conservateurs, mais nous ne serons pas là et nous montrerons de quoi il s’agit, c’est à dire tout sauf l’histoire des rebelles.
Notre texte était un appel à la liberté de chacun. Qu’est-ce que la démocratie, qu’est-ce que l’autonomie – et comment radicaliser l’exigence démocratique ? La démocratie, ce n’est pas un espace où l’on doit tous se soumettre aux mêmes questions, mais c’est pouvoir créer ses propres espaces de résistance. C’est cela qui a semblé insupportable aux yeux de certains : le refus de la soumission. Cette soumission qui est presque la condition pour que ces gens soient légitimes : c’est une servitude volontaire généralisée qui est la condition même de l’existence de ces gens qui publient dans Le Débat et autres lieux comparables.

Votre appel à la démission de l’historienne Michelle Perrot de la présidence de l’édition 2014 n’a-t-il pas envenimé la note d’insolence de votre texte ?

La participation de Michelle Perrot à ces Rendez-Vous de l’Histoire est une honte. Elle, qui a écrit sur les opérations qui renvoient les femmes au silence, va présider une manifestation en présence de Marcel Gauchet l’antiféministe. Nous imaginons qu’elle doit être au mieux mal à l’aise du choix que la direction lui a imposé. Nous renouvelons plus que jamais notre appel à sa démission.

Comment appréhendez-vous politiquement la figure du rebelle aujourd’hui ?

On ne peut pas aborder la catégorie des rebelles sans poser la question de l’émancipation et de la critique des différents ordres qui limitent les possibilités d’égalité et de liberté. On est rebelle quand on se situe du côté de la critique des ordres traditionnels, des hiérarchies, des censures, des interdits. Quelqu’un qui manifeste pour restaurer un ordre familial traditionnel, même s’il affronte la police, n’est pas un rebelle. Un rebelle est forcément progressiste, il met en question un ordre donné pour plus de désordre et plus de liberté.

Propos recueillis par Jean-Marie Durand

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L’intime et la littérature, avec Justin Torres

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Dans le cadre du Festival America, qui aura lieu du 11 au 14 septembre à Vincennes, je serai avec Justin Torres autour d’une table ronde sur l’intime et la littérature, le samedi 13 septembre à 19h ( auditorium Jean Pierre Miquel – Coeur de Ville ).

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À paraître à la fin de l’année : "Weg met Eddy Bellegueule" et "Slut med Eddy Bellegueule"

"Weg met Eddy Bellegueule" ( De Bezige Bij Antwerpen, Pays-Bas)

"Slut med Eddy Bellegueule" ( Rosinante, Danemark )

 

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Appel collectif : Pourquoi il faut boycotter les Rendez-vous de l’histoire

Dans Libération, Geoffroy de Lagasnerie et moi-même publions une mise au point pour réaffirmer les raisons de notre appel à boycotter les Rendez-vous de l’histoire. Elle prend la forme d’une tribune cosignée par une trentaine d’autres intellectuels, écrivains, artistes, etc. qui s’inquiètent, avec nous, des conditions du débat public aujourd’hui.

 

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Dans Libération du 1er août, nous avons publié un texte pour appeler à boycotter les «Rendez-vous de l’Histoire» de Blois pour protester contre l’invitation faite à Marcel Gauchet de prononcer la conférence inaugurale. Depuis quelques jours, un certain nombre de journaux essaient de transformer notre geste en une «polémique contre Marcel Gauchet». Il va de soi que nous ne protestons pas contre Marcel Gauchet, qui ne nous intéresse pas. Nous polémiquons contre les Rendez-vous de l’histoire et la scène qu’ils installent. Il s’agit d’une intervention – d’une insurrection – sur les conditions de la vie intellectuelle.

Nous ne voulons pas reconnaître les discours que Marcel Gauchet et les cénacles qui tournent autour de lui relaient comme des discours acceptables et sujets à l’on ne sait quel débat. Nous ne voulons pas que soient présentées comme tolérables les idées selon lesquelles les femmes seraient naturellement portées vers la grossesse, que la société souffrirait d’une «marginalisation de la figure du père» et de l’avènement d’un «matriarcat psychique», que le mariage pour tous représenterait un «dispositif pervers», que la lutte antiraciste pourrait comporter des risques, ou que les revendications LGBT pourraient mener à un «anéantissement du social»… Pour ne citer que quelques-uns des poncifs ultraréactionnaires que Marcel Gauchet fait circuler à travers ses écrits, ou dans sa revue Le Débat.

Nous pensons que la question qui se pose est celle du débat public et intellectuel aujourd’hui, et nous refusons qu’il nous soit imposé dans ces termes par des institutions culturelles qui donnent la parole, de plus en plus, à des idéologies dangereuses et néfastes, qui, il y a encore vingt ans, auraient paru inacceptables.

Premiers signataires : Dominque A., chanteur, Laurent Binet, écrivain, Sylvie Blocher, artiste, Daniel Borrillo, juriste, Ronan de Calan, philosophe, Philippe Calvario, comédien et metteur en scène, Robin Campillo, cinéaste, Jil Caplan, chanteuse, Arnaud Cathrine, écrivain, Jean Baptiste Del Amo, écrivain, Chloé Delaume, écrivaine, Didier Eribon, philosophe, Thomas Hirschhorn, artiste, Leila Kilani, réalisatrice, Lola Lafon, écrivaine, Sebastien Lifshitz, réalisateur, Florent Marchet, artiste, Philippe Marlière, politiste, Marie Nimier, écrivaine, Véronique Ovaldé, écrivaine, Bruno Perreau, politiste, Beatriz Preciado, philosophe, Todd Shepard, historien, Abdellah Taia, écrivain et réalisateur, André Téchiné, cinéaste, Edmund White, écrivain.

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Célébrer les "rebelles" ou promouvoir la réaction? Pourquoi nous appelons à boycotter les Rendez-vous de l’histoire.

( texte d’un appel co-signé avec Geoffroy de Lagasnerie )
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Du 9 au 12 octobre, la 17ème édition des « Rendez-vous de l’histoire » se tient à Blois. Le thème de cette année en sera « Les Rebelles ». C’est donc avec stupéfaction et même un certain dégoût que nous avons appris que Marcel Gauchet avait été invité à en prononcer la conférence inaugurale. Comment accepter que Marcel Gauchet inaugure un événement sur la rébellion ? Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le PaCS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu,  Foucault et la « pensée 68 », contre les revendications démocratiques ? Il a publié dans Le Débat tout ce que le France compte d’idéologues réactionnaires. Il a organisé des campagnes haineuses contre tous les grands noms de la pensée critique, etc..
Marcel Gauchet est  un rebelle contre les rebellions et les révoltes. Participer à une manifestation « publique » (on ne peut désormais plus l’appeler « intellectuelle » ou « culturelle ») qui semble vouloir lui accorder une certaine importance s’avère dès lors impossible. Ce serait faire comme si nous nous inscrivions dans un même monde que ce militant de la réaction. Cela reviendrait à être complice d’instances qui font exister dans l’espace de l’acceptable des idéologies néfastes et inquiétantes. Ce serait ratifier une entreprise de falsification, de fabrication et de mise en circulation de fausse monnaie.  Bref, ce serait prendre part à l’une de ces innombrables opérations qui, dans le champ culturel, intellectuel ou médiatique, veulent toujours neutraliser les conflits ou les oppositions, installer une scène où l’on débat, ce qui revient à légitimer les opinions les plus violemment conservatrices  et à construire un espace public et politique dans lequel circulent des thématiques, des problématiques et des visions engagées dans un combat contre tout ce qui cherche à affirmer un projet émancipateur et à défendre une inspiration critique.
Nous avons annulé notre participation aux Rendez-Vous de l’histoire. Mais nous croyons, plus largement, que tout intellectuel ou écrivain soucieux de l’état de la pensée démocratique et de la pensée tout court devrait boycotter cet événement cette année. Nous appelons également Michelle Perrot à démissionner de son poste de présidente de cette 17ème édition.
Geoffroy de Lagasnerie et Edouard Louis

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Écrire contre ( entretien sur la littérature et la vérité )

Entretien réalisé par Michel Abescat 

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Votre livre a touché des lecteurs très divers. Comment l’expliquez-vous ?
En racontant l’enfance d’Eddy Bellegueule, en brossant le portrait de son village, des gens qui l’entourent, c’est l’expérience de la domination sociale que j’ai d’abord voulu montrer. La violence, l’humiliation, qui traversent nos vies et nous constituent, qui sont comme les fondations plus ou moins invisibles de nos existences. Qui n’a pas vécu cela ? Je n’aime pas beaucoup l’idée d’universel, mais s’il y a bien quelque chose qui s’en approche, c’est la domination. Le fait d’être une femme, un homosexuel, un Juif, un immigré, de venir des classes populaires, d’arriver depuis la province à Paris… tout le monde ou presque, à un moment de sa trajectoire, est marqué par l’expérience de l’injure ou de l’infériorisation. Réussir à dire cette violence passait par deux choses. La première, c’était d’écrire contre Jean Genet, qui, dans une scène du Miracle de la rose, se fait cracher dessus parce qu’il est homosexuel et métamorphose ces crachats en roses : comme si la littérature consistait à esthétiser, comme s’il fallait rendre les choses lyriques pour se les réapproprier, les rendre belles, métaphoriques. La seconde, c’était d’écrire contre Pasolini, c’est-à-dire contre la mythification, l’idéalisation des classes populaires. Toute son oeuvre est traversée par une vision des classes populaires comme plus simples, plus authentiques, plus vraies, les bons vivants. C’est ce double refus, ce parti pris de montrer la violence dans sa crudité qui a peut-être produit ce dialogue avec les gens qui ont lu le livre.

Vous parlez aussi d’un monde aujourd’hui invisible…
Le discours sur les classes populaires a disparu du champ politique comme de la littérature. Mon livre a été écrit en opposition à cela aussi, je voulais explorer ce que le jargon marxiste nomme le lumpenprolétariat, les moins qu’ouvriers, et dont on ne parle jamais. Ou alors en termes mystificateurs, vantant la simplicité, l’authenticité des gens de peu, dans cette vision pasolinienne des classes populaires. C’est d’ailleurs le principal reproche qui a été fait à mon livre : « Comment pouvez-vous parler ainsi ? C’est méprisant, c’est du racisme de classe. » L’idée que je propose dans En finir avec Eddy Bellegueule est pourtant simple, on la trouve chez Marcuse, chez Freud, dans le cinéma de Bruno Dumont : la violence produit elle-même de la violence, elle est un effet de la domination, les individus des classes populaires qui en sont victimes finissent par la reproduire sur d’autres.. Que signifie d’ailleurs ce reproche qu’on m’a fait ? Faudrait-il que les classes populaires soient vertueuses pour qu’on les défende, qu’on se batte pour elles ? Comme si l’horreur de l’exclusion, de la misère, ne suffisait pas. C’est une drôle d’idée, qui participe en réalité d’une idéologie méritocratique, comme si les classes populaires devaient mériter qu’on se batte avec elles.

Vous vous êtes mis en danger en faisant de vous-même un objet de sociologie…
Je me suis pris moi-même, ainsi que le monde qui m’a façonné, pour objet, en essayant d’aller le plus loin possible dans une sorte de réconciliation entre littérature et vérité. Et cela a suscité des résistances. On m’a dit que je faisais de l’autofiction, alors que je pense avoir fait exactement l’inverse. L’autofiction a pour principe, partant d’une histoire personnelle, de brouiller la frontière entre littérature et vérité ; moi, je tente, au contraire, de l’éclaircir, j’ai essayé à l’inverse de ne pas brouiller la frontière, mais d’atteindre en quelque sorte la vérité par la littérature, par la construction littéraire. Ce que je raconte est vrai. Même si le mot « roman » figure sur la couverture. Pourquoi associe-t-on spontanément celui-ci à la fiction ? Il n’y a aucune nécessité historique ou sémiologique qui relierait le roman à la fiction. Le roman est un travail de construction littéraire qui  peut justement permettre d’approcher la vérité. Il aurait peut-être fallu écrire « roman non fictionnel » ou « roman scientifique », comme le revendiquait Zola pour ses livres.

Que voulez-vous dire précisément ?
De même que Pierre Bourdieu construit un tableau du monde social en s’arrachant à la perception spontanée, j’essaie de m’arracher au simple témoignage. Par le travail sur les mots, la ponctuation, le langage, la division en chapitres, j’ai cherché une construction littéraire qui me permettrait de déplacer le regard, de proposer une autre perception du monde que je décris, une autre vision des classes populaires. C’est un effort d’écriture pour révéler ce que le langage spontané ne parvient pas à dire.

Un style ?
Je ne parle pas du style, qu’aujourd’hui on confond, je crois, avec la rhétorique. Tout se passe comme s’il fallait faire du style et du coup, on se conforme à une idée préconçue du style : soit une sorte de proustisme un peu précieux, soit une image de l’avant-garde. Un jour que je présentais mon livre dans une université, un étudiant m’a dit : « Je voudrais écrire mais il faut d’abord que je trouve un style ». On finit par penser que le style est premier. Or le style pour lui même n’est rien. Les grands écrivains n’ont jamais fait de style. Le style de Faulkner donne à entendre les voix des classes populaires du Sud des Etats-Unis comme on ne les avait jamais entendues auparavant. Faulkner n’écrit pas pour faire du style, il trouve une écriture différente pour montrer un versant inédit de la réalité. Même Duras disait : « Du style, je ne m’en occupe pas. » Peut être qu’il faudrait remplacer le style par le mot « différence ». Il y a autre chose : comme je ne prends pas le parti de « faire du style » au sens où on l’entend, on m’a demandé si je m’inscrivais dans la filiation de l’« écriture blanche » d’Annie Ernaux, c’est à dire une écriture sans construction, ou, comme elle le dit « en dessous de la littérature ». Il me semble qu’on reprend tous ce concept d’écriture blanche sans l’interroger. Pourtant, on pourrait penser que l’idée d’écriture blanche n’existe que par rapport à une vieille vision de la littérature, de ce qu’est la construction littéraire, et qu’utiliser le terme « écriture blanche » c’est ratifier cette vieille définition. Se soumettre aux classement dominants, au fond. En ce sens Annie Ernaux ne devrait pas dire que son écriture est blanche, mais que c’est celle des autres qui l’est, celle de ceux qui ne font que reproduire un modèle, ceux qui font du style. Elle, au contraire, elle invente une façon d’écrire, elle propose quelque chose de tout à fait nouveau, de révolutionnaire. Ses livres sont aussi puissants parce qu’elle propose une nouvelle image de ce que construire un livre veut dire. J’ai essayé en écrivant de prendre cette interrogation pour point de départ. Dire que les livres d’Annie Ernaux ne sont pas construits, sont « blancs », c’est comme dire que la peinture de Mark Rothko est moins travaillée que celle de Manet, discours qui d’ailleurs sont souvent tenus contre l’art contemporain.

Certains journalistes sont allés sur place, à la rencontre de vos proches…
Comme si la vérité était là, immédiatement perceptible. Comme si la personne à qui vous demandez « Est-ce que vous êtes raciste ou homophobe ? » allait vous répondre « oui » avec un grand sourire. Quand Simone de Beauvoir écrit Le Deuxième Sexe, les femmes sont infériorisées, dominées, mais la majorité d’entre elles ne le perçoit pas ou seulement de façon diffuse. Beauvoir montre une réalité que la perception spontanée ne peut atteindre. Aujourd’hui encore, si vous demandez à la mère d’Eddy Bellegueule si elle se sent infériorisée ou dominée, elle vous répondra « Non, pas du tout ». C’est un problème politique majeur : les dominés n’éprouvent pas toujours leur domination comme telle. Quant à la démarche des journalistes dont vous parlez, elle pose question aussi sur l’état d’une partie du champ journalistique qui n’existe que par le mensonge et la manipulation, comme l’avait montré Bourdieu. Je pense par exemple au fait de photographier ma mère dans une maison qui n’est pas celle où j’ai grandi, sans le préciser, ou de lui demander de prendre telle ou telle pose, de la faire s’habiller de telle ou telle manière…

Vous avez pris un risque en publiant ce livre. Quelques mois plus tard, comment l’évaluez-vous ?
J’ai pris de plein fouet, plus encore que je ne l’imaginais, la haine du transfuge de classe, telle qu’Eribon ou Nizan l’ont décrite ; mais je ne pensais pas que c’était aussi fort. Je viens de lire Au bonheur des dames, de Zola que je n’avais jamais lu. C’est l’histoire de Denise, une transfuge qui arrive à Paris et va connaître une ascension sociale au sein d’un grand magasin. On la déteste, on s’acharne, de multiples histoires circulent sur elle, on lui cherche des secrets, on la soupçonne d’avoir des relations avec Mouret, le directeur. Sa trajectoire, aux yeux des autres, ne peut être que louche. l y aurait toujours une part sombre du transfuge qu’il faudrait mettre à jour. Au-delà de l’anecdote, on voit bien que la reproduction sociale n’est pas seulement le fait de l’Etat, de l’école, des institutions. Elle existe aussi dans les discours quotidiens, relayés par chacun, et qui consistent à remettre les individus à leur place : « Pour qui te prends-tu ? », « Que fais-tu là ? », « Tu renies ton milieu, tu trahis ». J’ai entendu tout cela, je n’ai pourtant jamais eu la sensation de trahir. Pourquoi faudrait-il être pour toujours ce qu’on a été à un moment donné ?

La violence est au coeur de ce que vous avez vécu, de ce que vous vivez, de votre démarche, aussi…
La trame des relations sociales est faite de violence. La violence est partout, tout le temps, dans les discours qui assignent à chacun une position, tu es un transfuge, tu restes à ta place, tu es une femme, tu restes à ta place de femme, tu es un Juif, un Arabe, un Noir, un homosexuel, toutes les interpellations nous assignent. Dès notre venue au monde, nous sommes enserrés dans le discours des autres. Le nom en est une preuve : c’est une identité imposée par autrui, il y avait des psychanalystes qui militaient dans les années 70 pour le choix du nom. C’est précisément ces questions que je veux poser en littérature, faire de la violence un espace littéraire, la matière de mon écriture.

Aujourd’hui, vous étudiez à l’Ecole normale supérieure. Comment vous y sentez-vous ?
En porte-à-faux. Dès mon arrivée, je ne me sentais pas vraiment à ma place. Ce décalage avec le monde scolaire ne m’a jamais vraiment quitté, comme si les efforts que j’avais fournis, ou qu’on avait consentis pour m’aider, ceux, très importants, de tous les enseignants qui se sont mobilisés pour moi, ne suffisaient pas. Je ressens une angoisse quand je mets les pieds dans une école ou dans une université, toujours, partout. Mais peut-être que sans cette angoisse je n’aurais pas écrit mon roman. C’était une sorte de fuite contre cette sensation : puisque je ne me sentais pas appartenir à ce monde, il fallait que je justifie mon existence autrement. A l’ENS, évidemment, personne ne m’a jamais dit « T’es un prolo, rentre chez toi ». Simplement, quand vous venez avec vos papiers, pour une inscription administrative, et que vous présentez un acte de naissance avec la mention « né d’un père ouvrier et d’une mère sans profession », là vous comprenez que vous n’êtes pas comme les autres.

Dans votre roman coexistent deux langues. Une classique, la vôtre aujourd’hui. Et celle de votre enfance. Et l’on passe de manière fluide de l’une à l’autre.
Ce travail sur le langage populaire, celui des dominés, était un des enjeux de départ du livre : faire du littéraire avec ce matériau non littéraire. J’y tenais beaucoup, et je suis passé par de nombreux tâtonnements. J’ai essayé d’enregistrer ma mère puis de retranscrire, et j’ai constaté que cela ne marchait pas, qu’on ne comprenait rien, que le texte était désarticulé. C’est à ce moment que j’ai compris que c’est par la construction (d’où le mot roman) que je pourrais atteindre une forme de vérité. Une construction qui s’approche, et non qui s’éloigne. Je ne voulais pas un langage comme celui de Céline, qui est un point de vue bourgeois sur la langue des classes populaires. Céline écrit la distance qu’il a à ce monde. Cela n’empêche évidemment pas que le résultat soit merveilleux, mais moi, je voulais obtenir le contraire, réduire la distance, m’approcher au plus près de la réalité de ce parler-là. Et je voulais que la lecture en soit fluide, d’où l’idée du texte en italique intégré à l’autre, pour qu’on ne sache plus qui parle. Eddy ? Ses parents ? Parce que Eddy a le même langage que les autres à ce moment-là. Eddy n’est pas un enfant différent, il est astreint par les siens à la différence parce qu’il est homosexuel, il lutte comme un fou pour être comme les autres, mais les autres ne l’acceptent pas. L’écriture n’a pas été facile, cette langue populaire, il fallait la retrouver, la transformer, l’intégrer dans l’autre langage, montrer comment les deux s’affrontent, se télescopent, comment la langue des dominants exclut celle des dominés. Ce fut un long travail, j’ai écrit quinze ou seize versions du roman avant d’aboutir.

Cette fluidité du roman correspond-elle à ce que vous vivez ?
J’ai deux langages en moi, celui de mon enfance et puis l’autre, celui de la culture, de l’école, de la littérature. Genet posait cette question : comment écrire avec la langue de l’ennemi ? Que signifie écrire avec la langue des dominants, de la bourgeoisie, quand on écrit sur les dominés que la littérature, la culture, précisément, excluent ? Je ne me reconnais pas dans ce problème, parce que le langage de mon enfance m’était tout aussi ennemi que celui de la bourgeoisie. C’était le langage qui maltraitait les femmes, qui disait « pédé », qui disait « bougnoule ». Je n’écris pas avec la langue de l’ennemi, j’écris au final entre deux langues ennemies, et le livre est le reflet de cela. Il existe souvent une sorte de schizophrénie du transfuge de classe écartelé entre plusieurs discours, plusieurs façons de penser, plusieurs rapports au monde… mais cette situation en porte-à-faux peut être le point de départ de la création.

Et maintenant, quels sont vos projets ?
J’écris un deuxième roman, que j’ai commencé aussitôt après avoir rendu En finir avec Eddy Bellegueule, il y a un an et demi. Je commence une thèse, aussi. L’écriture, quelle que soit sa forme, est ma priorité absolue. J’ai aussi créé une collection d’essais théoriques aux Presses universitaires de France, « Des mots », dont le premier volume vient de paraître. L’objet est de publier les textes des autres, de faire vivre une dynamique intellectuelle. Si des périodes comme celle du Nouveau Roman ou celle de Sartre, Beauvoir, Genet, Giacometti, Picasso, Violette Leduc ont été aussi riches, c’est qu’elles mettaient en mouvement des collectifs. Il n’y a de pensée que du collectif. Ce sont des gens qui discutaient sans cesse, se voyaient sans cesse, se confrontaient sans cesse. J’essaie avec cette collection, et de manière plus générale, de faire exister des collectifs avec des gens comme les philosophes et sociologues Geoffroy de Lagasnerie et Didier Eribon, l’historienne Arlette Farge, le réalisateur Xavier Dolan. Dialoguer, créer, écrire, penser avec d’autres me semble essentiel.

 

 

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